Le pagne wax : histoire, noms et signification des motifs africains
« Œil de ma rivale », « Ton pied mon pied », « L'argent a des ailes », « Si tu sors je sors »… En Afrique de l'Ouest, un pagne wax n'est jamais seulement un tissu : c'est une phrase. On le choisit pour ce qu'il dit, on l'offre pour un message, on le porte pour répondre à quelqu'un sans ouvrir la bouche. Pourtant, ce tissu devenu le symbole de l'Afrique est né à l'autre bout du monde, sur l'île de Java. Voici son histoire, et surtout celle de ses noms.
Le pagne wax en bref
- Matière : un coton imprimé des deux côtés grâce à une réserve de cire ou de résine.
- Ancêtre : le batik de Java, en Indonésie.
- Arrivée en Afrique : la seconde moitié du XIXe siècle, par la Côte-de-l'Or (l'actuel Ghana).
- Signe distinctif : les craquelures, ces fines veines de couleur qui rendent chaque mètre différent.
- Grande particularité : chaque motif reçoit un nom, souvent donné par les commerçantes.
De Java à la côte africaine
Tout commence avec le batik, l'art indonésien de dessiner à la cire chaude sur le tissu avant de le teindre : la cire protège les zones qui doivent rester claires. Au XIXe siècle, des fabricants européens, aux Pays-Bas puis en Grande-Bretagne, cherchent à imiter ce batik à la machine pour le vendre en Indonésie, alors colonie néerlandaise. Le résultat n'est pas parfait : la résine craquelle et laisse passer la teinture en fines veines irrégulières. Les acheteurs javanais boudent ces imitations.
Les Africains de l'Ouest, eux, adorent. Les craquelures, considérées comme un défaut à Java, deviennent sur la Côte-de-l'Or une signature recherchée. Des négociants européens comprennent vite que ce marché a ses propres goûts : on cite souvent l'Écossais Ebenezer Brown Fleming, qui faisait adapter les dessins aux préférences de ses clientes ouest-africaines à la fin du XIXe siècle.
La légende des soldats de Java
On raconte souvent que le wax aurait été rapporté par des soldats de la Côte-de-l'Or, recrutés à Elmina par l'armée coloniale néerlandaise et envoyés à Java au XIXe siècle, qui seraient revenus avec des batiks dans leurs bagages. L'histoire est belle et figure dans beaucoup de livres. Mais l'historienne Ineke van Kessel, qui a étudié de près ces vétérans, n'a trouvé aucune preuve qu'ils aient lancé cette mode. Le succès du wax doit sans doute davantage aux commerçants et, surtout, aux commerçantes.
Comment fabrique-t-on un wax ?
- La réserve : une résine chaude est imprimée des deux côtés du coton, à l'aide de rouleaux gravés, là où le tissu doit rester clair.
- La teinture : le tissu est plongé dans un premier bain, souvent d'indigo. Pendant les manipulations, la résine se fendille et la couleur s'infiltre dans les fissures : ce sont les craquelures.
- Les couleurs : la résine est retirée, puis les autres couleurs sont ajoutées, parfois à la main ou au tampon. Les couleurs se chevauchent légèrement, ce qui donne au wax ses effets de matière.
- Le résultat : un tissu dont l'endroit et l'envers sont aussi beaux l'un que l'autre, et où aucun mètre n'est tout à fait identique au précédent.
Le wax se distingue du fancy, un tissu plus économique imprimé d'un seul côté, sans réserve à la cire. Depuis les années 1960, le wax est aussi fabriqué en Afrique, notamment au Ghana, en Côte d'Ivoire, au Nigeria et au Bénin.
Les Nana Benz, reines du pagne
À Lomé, au Togo, le grand marché était dominé par des commerçantes d'une puissance considérable, qui achetaient le wax en gros et le revendaient dans toute la région. Dans les années 1960 et 1970, certaines devinrent si riches qu'elles roulaient en Mercedes-Benz : on les surnomma les Nana Benz. Ce sont elles, et les commerçantes de Cotonou, d'Accra ou d'Abidjan, qui ont fait du wax un phénomène. Ce sont elles aussi qui ont donné leurs noms aux pagnes.
Pourquoi les pagnes ont-ils des noms ?
Un nouveau dessin arrivait au marché sans histoire. Pour le vendre, il fallait lui en inventer une. Les commerçantes ont donc baptisé chaque motif, au gré de l'actualité, d'une rumeur, d'un proverbe ou de ce que leurs clientes croyaient y voir. Selon le recueil Wax Stories de la Fondation Zinsou, à Cotonou, les Nana Benz ont commencé à nommer les pagnes pour mieux les vendre, et ont gardé la tradition d'inventer leurs noms et leurs légendes. Le livre résume : « le wax est une véritable mémoire des événements passés ».
Le plus bel exemple est sans doute celui de l'Escargot : le dessin représentait un oiseau d'Indonésie, mais les Togolaises y ont vu un escargot sortant de sa coquille, et c'est ce nom qui est resté. Un même pagne peut ainsi porter trois noms différents selon qu'on est à Lomé, à Accra ou à Abidjan.
Le langage des pagnes
Ces noms ont fait du wax un véritable langage, particulièrement utile aux femmes. Dans des sociétés où il n'était pas toujours convenable de dire les choses en face, le pagne permettait de parler sans parler, avec, comme l'écrit Wax Stories, « toute l'ambiguïté du non-dit ». Les commerçantes classent volontiers les pagnes en grandes familles :
- Les pagnes « chérie coco », ceux de l'amour, du couple et de la rivalité : Fleurs de Mariage, Ton pied mon pied, Œil de ma rivale, Pomme de discorde, les Ongles de Marie-Thérèse.
- Les pagnes de la prospérité : les Hirondelles (« l'argent a des ailes »), Milliardaire.
- Les pagnes « à table ! », inspirés de ce que l'on mange : les Crevettes, les Arachides, les Petits Macaronis, l'Escargot.
- Les pagnes de la vie quotidienne et de la modernité : le Gamaphone, Electric Bulb, Ludo Kouin, les Anneaux entrelacés.
- Les pagnes du pouvoir et de la sagesse : la Peau de léopard, Makaïva.
Le pagne dans la vie d'une femme
Le wax accompagne toutes les étapes de la vie. Il fait partie de la dot : la famille du marié offre des pagnes à la famille de la mariée, et leur nombre comme leur qualité disent l'estime qu'on lui porte. Les femmes constituent au fil des années de véritables trésors de pagnes, rangés dans des malles, qu'elles transmettent à leurs filles. Le pagne sert aussi de tenue de cérémonie collective : lors d'un mariage, d'une fête ou de funérailles, toute une famille ou un groupe d'amies choisit le même tissu pour marquer son appartenance. Il est vendu par pièces, souvent de 6 yards, soit environ 5,5 mètres, de quoi tailler un pagne, un haut et un foulard.
Le wax aujourd'hui
Le wax est aujourd'hui partout : dans la rue et sur les podiums, chez les créateurs africains comme dans les musées. Il porte aussi des débats. Né d'une imitation européenne, longtemps produit hors d'Afrique, est-il vraiment africain ? Beaucoup répondent que oui : ce sont les Africaines qui l'ont choisi, nommé, transformé et rendu célèbre. Un tissu appartient à ceux qui lui donnent un sens.
Les pagnes wax de notre atelier
Chez KEMI HOME ART, nous faisons entrer ces pagnes et leurs histoires à table. Chaque motif est préparé dans notre atelier d'Alfortville, puis posé et émaillé à la main avant cuisson, à la commande. Découvrez l'histoire de chacun :
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Questions fréquentes sur le pagne wax
D'où vient le wax ?
Du batik de Java, en Indonésie. Au XIXe siècle, des fabricants européens l'ont imité à la machine ; ces imitations ont trouvé leur public en Afrique de l'Ouest, à partir de la Côte-de-l'Or.
Le wax est-il africain ?
Il est né d'une imitation européenne, mais ce sont les Africaines qui l'ont adopté, nommé et rendu célèbre. Il est aussi fabriqué en Afrique depuis les années 1960.
Pourquoi les pagnes wax ont-ils des noms ?
Les commerçantes, notamment les Nana Benz de Lomé, baptisaient chaque nouveau dessin pour le vendre, en s'inspirant de l'actualité, d'un proverbe ou d'une rumeur.
Qui sont les Nana Benz ?
Les grandes commerçantes de wax du marché de Lomé, au Togo, devenues si prospères dans les années 1960-1970 qu'elles roulaient en Mercedes-Benz.
Quelle différence entre wax et fancy ?
Le wax est imprimé des deux côtés avec une réserve de cire ou de résine, qui crée les craquelures ; le fancy est imprimé d'un seul côté, sans réserve.
Que sont les craquelures ?
Les fines veines de couleur qui apparaissent quand la résine se fendille pendant la teinture. Elles font la signature du wax.
Combien mesure un pagne ?
Le wax se vend par pièces, souvent de 6 yards, environ 5,5 mètres : de quoi tailler un pagne, un haut et un foulard.
Le soldats ghanéens ont-ils rapporté le wax de Java ?
C'est une légende répandue, mais les recherches historiques n'ont trouvé aucune preuve que ces vétérans aient lancé la mode du wax.
Sources : Wax Stories, Fondation Zinsou, Cotonou, 2019 · Ineke van Kessel, African Studies Centre Leiden, 2019 · ASC Leiden, sur l'origine du wax





